04/04/2013

Les chemins de traverse

J'ai toujours été une rêveuse. J'étais, paraît-il, une enfant assez calme, une "enfant sage", donc, d'après les critères de l'époque. En bonne petite fille (aînée), je m'efforçais sans doute de correspondre à l'image que l'on attendait de moi. Qui aurait donc pu soupçonner que, derrière cette façade lisse et sans histoires se cachait la chef des cambrioleurs, le second du Capitaine Crochet, la sirène qui allait vaincre l'affreux monstre du lac, bref, une héroïne merveilleuse? Mon corps, obéissant, était sagement assis sur une chaise mais pendant ce temps mon esprit et mon imagination galopaient sans relâche, à la recherche de nouvelles aventures. Comme je me réjouissait d'être grande, afin de pouvoir les vivre!

Une fois arrivée à l'adolescence, j'ai dû trouver ma place, comme tout le monde. C'était les années '80, les années des yuppies et des golden boys, les années Reagan, mais aussi les années Thatcher, les années de la crise, du mouvement Punk, des derniers conflits de la guerre froide. Le monde que nous livraient nos parents nous semblait effrayant, loin de la douceur et des paillettes du disco. Je me souviens que notre école avait invité deux représentants de la Jeune Chambre Economique de Huy, qui nous avaient raconté le monde qui nous attendait: il faut être un battant, il faut être flexible, il faut s'imposer, attention, vous devez choisir, loup ou mouton mais cette étiquette vous collera à la peau toute votre vie adulte... Moi qui, à l'époque (je ricane en écrivant ceci, tellement je me trouve toujours la même - chuuut, pas le dire!!!) étais en section littéraire, moi qui apprenais par coeur des passages entiers du Lac de Lamartine ou de Cyrano de Bergerac ("Pourquoi?" "Ben, parce que c'est beau"), moi qui lisais et relisais Nerval, Appolinaire ou Baudelaire, qui aurais voulu, comme Antigone (celle d'Anouilh), avoir le courage de mourir plutôt que de me compromettre, comme ils m'avaient effrayée, ces mots! Au plus profond de mon être, je les refusais car ils ne me correspondaient pas! Je ne me sentais certainement pas Loup, moi qui étais du genre à dire "passez devant" plutôt que "ôte-toi d'là que j'm'y mette" - et pourtant je ne me voyais pas davantage dans la peau du mouton! Je renâclais devant ce choix binaire: étais-je donc vraiment obligée de choisir entre les deux autoroutes? Ne pouvais-je donc pas prendre des chemins de traverse?

Durant mes années étudiantes, j'ai eu l'occasion à la fois d'affirmer cette "différence" et de rencontrer beaucoup d'âmes semblables. Dans ma classe de" germa", mes condisciples avaient pour la plupart un plan de vie assez précis: études, une place dans l'enseignement, fiançailles, achat de terrain puis construction de maison, mariage, les deux enfants, le chien, une pension de fonctionnaire puis la mort, tout semblait prévu. Moi qui en général ne voyais pas plus loin que l'année scolaire, dont les plans "à long terme" se résumaient à un vague "j'aimerais bien partir", j'avais été soulagée de constater que mon petit chemin de traverse était fréquenté par d'autres malgré tout. Loin de ces plans matrimoniaux et tellement adultes, nous refaisions le monde autour d'un (ou plus si affinités) verre et nous nous jurions fidélité amicale. Puis, comme souvent, nos chemins se sont séparés.

A présent que je suis adulte (vieille?), je me dis souvent que je n'ai pas vraiment quitté mon petit chemin de traverse: alors que tant de gens semblent consacrer toute leur vie à devenir "quelqu'un" (de préférence célèbre, ou en tout cas, connu, et de toute façon puissant, et à tout prix quelqu'un qui "monte"), moi je suis de plus en plus heureuse à l'idée de n'être "personne". Non, il ne s'agit pas de l'abnégation et de l'auto-déprécation recommandée par le catéchisme! Simplement, je m'en contre-fous. Sérieusement: mon absence totale d'ambition n'est plus tellement liée à la peur du monde des loups, et je n'ai plus besoin de clamer haut et fort que "moi, jamais!"... C'est plus (et toujours plus) une profonde indifférence à ce qui fait courir la plupart des gens.

Où est le problème? me demanderez-vous. Si je vivais seule en Ardèche avec mes moutons, aucun. Si je vivais dans le Laveu avec les Bobos, aucun (sorry, lâcher de vanne, je blague!). Mais là, nous sommes parents, donc responsables d'autres êtres que juste nous, et de plus en plus nous nous sentons un peu... ben oui, un peu à part. Et comme nous ne sommes pas des gens plein de certitudes et toujours persuadés d'avoir raison, souvent, nous doutons.

Je suis ambivalente devant le mot "ambition". C'est la question que j'essaie d'éviter à un entretien d'embauche. Je sais qu'il est bon de clamer en avoir, plein, des masses, des tonnes... mais si cela veut dire:

  • je mets de la strychnine dans le café du collègue pour prendre sa place;
  • je lèche les bottes des bonnes personnes en espérant que ça me permette d'avancer, même avec la langue un peu brune;
  • je passe plus de temps à crier à quel point je fais plein de trucs et que je suis indispensable, au lieu de vraiment le FAIRE;
  • je ne suis jamais contente de la place que j'occupe, je conduis à fond le pied sur l'accélérateur car je veux aller plus loin, plus haut, plus fort sans prendre le temps de regarder autour de moi;
  • je choisis mes amis en fonction de ce qu'ils peuvent m'apporter plutôt de qui ils sont;
  • je fais dans l'utile et dans ce qui "rapporte", plutôt que dans ce que j'aime et qui me fait du bien...

... alors je ne suis pas ambitieuse. Par contre si on définit l'ambition comme

  • le fait de voir la vie comme un buffet où l'on a envie de goûter à tous les plats, un petit peu de chaque;
  • l'envie d'avoir tout: le métier qui plaît, la relation amoureuse épanouie, la vie de famille heureuse et comblée, puis les amis, les loisirs (ceux des gosses en tout cas!) et les petits plaisirs simples;
  • le TEMPS de s'arrêter pour regarder le paysage et de dire "c'est beau";
  • le rêve de pouvoir, une fois ou deux, toucher positivement les gens autour de moi: amis, parents, élèves;
  • le souhait, une fois arrivé au bout du chemin, de pouvoir dire, modestement, moi aussi j'ai apporté mon petit grain de sable à l'édifice;
  • la certitude de ne pas s'être perdu en route et de pouvoir regarder l'ado qu'on était, les rêves qu'on avait, droit dans les yeux en leur disant "je ne vous ai pas trahis"...

... alors oui, je suis super ambitieuse. Mais une ambition qui me ressemble (ça y est, on va croire que je me prends pour Jésus!!!).

J'ai peur de me tromper complètement en disant à mes fils, à ma fille, que oui, les chemins de traverse, ça peut marcher, s'ils le désirent. J'ai peur, en leur montrant la douceur de vivre, de négliger l'aspect essentiel de ce que sera peut-être la vie en 2025. D'un autre côté, faire des enfants, n'est-ce pas un peu faire un pari sur l'avenir? Est-ce possible, d'ailleurs, d'apprendre à ces enfants des choses en lesquelles on ne croit pas? Dernière question: en leur apprenant, j'espère, la douceur de vivre, n'est-ce pas le meilleur moyen de les armer pour la vie adulte?

Je ne suis de toute façon probablement pas capable de faire autrement, de plus je crois en ce que je vis, donc je vais continuer à montrer à mes amours les chemins de traverse. On y est bien, finalement! Puis de toute façon, un monde peuplé uniquement de loups et de premiers/plus forts/meilleurs, est-ce vraiment envisageable, ou même souhaitable? Notre devise ne peut-elle pas être "n'emmerder personne et ne pas se laisser emmerder"?

Quel que soit le chemin emprunté... bonne route à tous!

 

Commentaires

Encore une fois, je me retrouve dans ce post... Je bosse dans le privé, je suis censée être ambitieuse... Mais non. du moins, pas au sens commun. Mon ambition c'est de bien faire mon boulot et d'être utile à des gens. Je me souviens de la tête ébahie d'une recruteuse quand, à la question "qu'est ce qui vous motive ?" j'ai répondu quelque chose comme "être utile à des gens".
Des fois, je me dis qu'on pourrait être amies...

Écrit par : wam | 14/04/2013

Merci pour tes mots :)
Et finalement, se retrouver dans les écrits d'un(e) autre, n'est-ce pas une sorte d'amitié? Tjs au moins aussi réelle que FesseBouc, non?
Gros bisous à toi!

Écrit par : Catherine | 14/04/2013

Ah ben, je me retrouve aussi dans cette description.... et je suis bien contente d'avoir fait partie de tes chemins de traverses à une certaine époque :) A très bientôt :)

Écrit par : Madame Roxane | 16/04/2013

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