07/06/2014

vendredi 6 juin 2014

Ce vendredi six juin, il s'est passé quelque chose d'un peu inhabituel - et non, ce n'était pas (uniquement) le 70è anniversaire du Débarquement. Ce vendredi six juin, j'ai dit au revoir à une classe de rhétos. Une de plus. Cela fait quelques années maintenant que j'ai pour petit rituel de préparer une petite lettre d'adieu et de la lire au groupe que je vois pour la dernière fois ensemble, avant la grande valse des examens et autres réjouissances.

C'est toujours un moment un peu solennel, ce moment de dire au revoir à des jeunes qu'on a accompagnés durant, dans mon cas, minimum trois ans. C'est un moment doux-amer, aussi: à la fierté et la joie de les voir devenus (presque) des adultes se mêle l'émotion de voir ses "petits" s'envoler loin du nid. Ils sont fiers, ils ont peur, certains sont même émus, ils promettent tous de revenir nous voir très souvent... puis ils nous oublient, leurs vieux profs, impatients qu'ils sont de voir de nouveaux horizons. C'est normal; c'est la vie qui continue.

Pourtant, cette année, j'appréhendais particulièrement le moment des adieux, je l'appréhendais depuis des mois, depuis l'année passé, même! Vous voyez, même si, devant les parents, on jure que nos élèves, on les "aime" tous pareils, il y a parfois des gens - ou, le cas échéant, des groupes qui nous touchent tout particulièrement.

Moi j'ai eu la chance, quand j'étais moi-même élève, de faire partie d'un tel groupe, de vivre de tels moments avec plusieurs de mes profs. Chère Dominique, chère Patricia, ça fait un tas d'années, à présent, mais je n'ai toujours pas oublié ces heures de discussions, presque de communion, et tout ce que nous avons partagé - et pourtant oui, c'était en classe, au cours de français. Comme elle nous a fait vibrer, Dominique! Comme cela nous rassurait de voir qu'on pouvait "être vieux sans être adulte", grandir sans oublier, continuer à suivre ses idéaux même en étant mère de famille au boulot! Comme elle nous a ouvert des portes, les yeux et l'esprit, nous a montré des pages, nous a fait lire des chefs-d'œuvre! Nous, la classe des "A", la classe des "littéraires", vous pensez bien, cette prof que les autres disaient "exaltée", pour nous qui étions pareils, c'était parfait! Pour elle aussi, d'ailleurs: de nos années ensemble, elle parle encore avec élan, avec de l'émotion dans la voix. Pour elle aussi, c'était une communion. Osons-le: pour elle aussi, c'était de l'Amour.

Ma classe à moi, qui suis devenue prof, moi aussi, c'est une classe de filles. Neuf filles précisément. C'aurait pu être le cauchemar - surtout qu'elles ont toutes une forte personnalité et la langue bien pendue! - mais c'est devenu le rêve. Peut-être depuis le jour où je leur ai dit qu'elles étaient formidables séparément mais qu'elles savaient se comporter vis-à-vis les unes des autres comme des salopes? (en anglais dans le texte)

Je les connais depuis qu'elles ont 12 ans. Elles en ont 18. Et ça me fend le cœur de les voir partir. Contrairement aux autres années, je n'ai pas eu la force de rédiger une "lettre d'adieu" comme je le faisais chaque année: j'étais trop sûre que je n'aurais pas eu la force de la leur lire, pas sans fondre en larmes, en tout cas. C'est bizarre comme on peut s'attacher à une classe, à un groupe entier. C'est bizarre comme parfois, ce métier me fait à la fois chaud et mal au cœur.

A la place, j'ai choisi de rédiger, sous forme de conte de fées, l'histoire de leur groupe dans l'école. Plus drôle (puisque j'ai évidemment truffé le texte d'allusions et de souvenirs amusants), donc plus "safe", me disais-je ... et pourtant on a quand même fini toutes les dix avec les larmes aux yeux... pour finalement quand même éclater de rire quand l'une d'elles a dit "on fait un peu cliché classe de filles, à chialer toutes en même temps, non?". Ben oui... so what?

Ici, en tout cas, puisque personne ne me voit, je peux encore une fois leur souhaiter bon vent. Les remercier, encore et encore et encore, parce que des cours comme je les ai vécus cette année, je ne suis pas sûre que ça arrivera encore tout de suite. Ce n'est pas que les autres classes sont "mauvaises" et j'aime beaucoup ceux qui vont les remplacer! Mais... quelque part, ce n'est quand même pas tout à fait pareil.

J'avais juré qu'elles redoubleraient leur dernière année, ces nanas-là ("vous ne pensez quand même  pas qu'on va vous laisser partir cette année???), et la prof de maths est d'accord avec moi - ça vous dit déjà tout: vous en connaissez beaucoup, vous, des filles qui sont géniales en anglais (immersion, donc littérature, Shakespeare et tout ça) ET en maths??? Qui, malgré leurs notes impeccables, cherchent continuellement à progresser? Et qui, en plus, sont super sympas, pleine d'humour, attachantes chacune dans son genre? Je ne peux pas les laisser partir!!!!! Mais elles le méritent, leur diplôme. Putain, elles le méritent vachement. Flûte, quoi!

Donc allez-y, les filles, partez loin, déployez vos ailes, et ne vous brûlez pas au soleil. Ne regardez pas derrière: les vieux profs, c'est fait pour agiter la main, longtemps après que vous aurez disparu à l'horizon. Allez de l'avant: vous avez les armes, vous avez les atouts. Vous y arriverez.

Donc... goodbye, girls! Have a nice life! Purée rien que de l'écrire ch'uis presqu'en train de braire à nouveau... c'est grave, docteur??? Disons... c'est le revers d'une magnifique médaille de l'un des (parfois) plus beaux métiers du monde.

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