19/03/2015

"So hat keiner wat davon"... une fable

Il y a dans la langue allemande un mot qui m'a donné beaucoup de mal: je voyais à quel cas l'utiliser (càd datif, accusatif etc...), je voyais la structure grammaticale, mais il ne me parlait pas. C'est le verbe "gönnen". Pour ceux que ça intéresse, il s'utilise comme suit: Jemandem (donc Dativ) etwas gönnen. Et cela veut dire, en gros, je suis content pour toi, je suis content que tu puisses en profiter, vas-y et amuse-toi bien, quoi! Quand mon homme passe 4 ou 5 jours à Glastonbury en Angleterre, assis le cul dans la boue à écouter mille concerts par jour, "ich gönne dir das": toi c'est ton trip, donc enjoy... mais je ne l'envie pas du tout! Je lui laisse le plaisir d'en profiter sans l'envier.

Ce verbe (que, z'avez vu, j'arrive à utiliser, à présent!) me revient souvent en tête. Ce verbe, on devrait l'enseigner à tout le monde. Ce concept, j'ai l'impression, est en train de foutre le camp...

L'histoire se passe voici quelques années dans une unité scoute germanophone. Les enfants sont au camp et au menu, youpie, ce sont des hamburgers. Ils adorent, évidemment, et ils s'en mettent jusque là et même au-delà. Les quantités  sont prévues pour rassasier une bande d'enfants affamés et les cuistots ont bien vu: il ne reste qu'un hamburger... pas de chance, ils sont trois à vouloir du rab'.

Les enfants commencent à discuter sur qui a le plus le droit au dernier morceau, sans parvenir à tomber d'accord. Ils clament tous les trois être véritablement affamés, bien trop que pour accepter de partager. Qui croire? Les chefs les laissent négocier, argumenter... les enfants en viennent à la "solution" suivante: jetons le hamburger à la poubelle... "so hat keiner wat davon", càd en allemand (régional): "au moins comme ça personne n'en profite"... (finalement, je vous rassure, ils ont fini par le partager, ce fameux hamburger...)

Vous allez me dire, c'est des gosses, à cet âge-là on ne sait pas toujours... Oui, vous avez raison. Mais si ça n'arrivait qu'aux enfants...

Ma mère m'avait raconté un jour qu'une de ses collègues, à la mort de sa mère ou de sa belle-mère, s'était plainte de devoir vider une maison apparemment colossale et pleine de brics et de brocs, et qu'elle n'avait guère la place dans sa propre maison. A la suggestion (ô combien naïve, apparemment!) de ma mère d'au moins "donner ce qu'elle ne voulait ni vendre, ni garder", la collègue effarée, aurait répondu "Donner??? Mais on ne connaît pas ce mot-là, chez nous! Mon mari préférerait les brûler plutôt que de les donner!!!"...

A l'époque la réponse m'avait tellement choquée que j'avais voulu croire que ce triste individu (qui, par ailleurs, traitait sa femme comme une merde et lui imposait des "parties fines" échangistes contre son gré, pour vous situer un peu le genre) était une exception, un type comme on n'en rencontre qu'un ou deux par vie. Et pourtant...

J'entends très régulièrement des réflexions du même genre, le style "j'en ai bavé, donc y a pas de raison que tu y échappes" (bref, "so hat keiner wat davon" revisité!), qui me laisse à penser que nous évoluons décidément bien peu depuis notre tendre enfance. Nous restons des gosses envieux et jaloux qui ne supportent pas l'idée que les gens autour de nous puissent aller bien - surtout pas si nous, nous estimons avoir payé notre "dû" de souffrances! D'ailleurs, la fameuse p*** de phrase "c'est que du bonheur" n'est-elle pas en réalité une ré-écriture féminine (SURTOUT PAS FEMINISTE!!!) de cette "fable du hamburger"? Comme ça au moins personne n'en profite...

Si au moins la souffrance rapprochait! Mais non, c'est aussi un concours, à celui qui montrera les blessures les plus graves!

Sans être particulièrement "selfless", moi ça ne me dérange pas que les gens évitent de marcher dans la crotte de chien qui me colle à la semelle. Au contraire, ça me fait plaisir que mon "accident" serve au moins à ça! Sans doute le signe que je suis une inadaptée sociale... mais ça ne me dérange pas. Je continue à croire qu'il est possible de partager un hamburger... car moi je préfère que ça profite au moins à quelqu'un - même si, évidemment, j'aime encore mieux quand ça profite à moi, ai pas dit que j'étais une sainte non plus, hé, ho!

Ich gönne euch das...

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