01/12/2014

Carte postale de 2034

Je me suis levée tôt ce matin: ça se bagarrait à nouveau autour des ordures déposées clandestinement dans notre rue. ça m'a fait râler: oui, la cotisation mensuelle pour le ramassage coûte très cher, mais si vous n'avez pas les moyens, ne venez pas nous polluer, bordel! Même si, j'avoue, à mon âge on ne dort plus du même sommeil qu'à 20 ans, forcément. Heureusement, d'ailleurs: les enfants n'ont pas entendu leur réveil - ni les pleurs de Diego, notre petit-fils. C'est donc moi qui ai dû m'y coller, vite vite avant d'aller bosser. Je ne peux pas me permettre d'arriver en retard: j'ai déjà été malade quelques semaines cette année, et le C4 me guette - et retrouver du boulot à 63 ans, ma foi, ne rêvons pas! Et comme je suis la seule de la famille qui travaille, pour l'instant, avec 5 personnes à charge, je ne peux tout simplement pas bousiller mes chances, le peu de chances qui me restent, de garder cet emploi.

Je me présente: c'est moi, Catherine, celle des tartines, vous vous souvenez comme on délirait ensemble il y a 20 ans? J'en avais, à l'époque, des raisons de râler sur tout et sur rien... Sans vouloir tomber dans la nostalgie à deux balles, et pourtant, qu'Est-ce qu'on était bien, en 2014! Nous vivions, sans le savoir, nos derniers moments tranquilles, mais on était bien. Depuis... disons que c'est devenu un peu plus dur! Mais reprenons depuis le début, càd depuis début 2015, l'année où tout a changé...

Suite aux mouvements de grogne sociale de fin 2014, le gouvernement a décidé de durcir les mesures anti-manifestations et anti-grèves. Les blogs sont devenus illégaux (ils le sont toujours mais j'ai enfin appris à me servir d'un serveur pirate normalement intraçable - on verra si je reviens plus tard!), à part les blogs officiels sponsorisés par le "gouvernement" (enfin, une partie - ou un parti???). Ils sont devenus payants, aussi. Et comme le coût de la vie a augmenté de manière exponentielle sous Bart Ier (oups, devrais-je dire Charles?), j'ai dû abandonner l'idée et revenir aux petits cahiers d'écoliers, jusqu'à ce qu'ils disparaissent, eux aussi, remplacés par les tablettes obligatoires.

Tablettes obligatoires à l'école... cela veut dire que, petit à petit, les enfants moins favorisés ont déserté progressivement tous les établissements scolaires, ce qui a permis d'instaurer un minerval - forcément payable par ceux qui restaient, du coup on a clamé que "100% des parents d'écoliers étaient d'accord"... Moi je suis restée dans l'école - c'était ça ou mourir de faim, sans vouloir être dramatique, puisque les allocations de chômage ont été également supprimées - enfin j'exagère: après avoir travaillé pendant 10 ans, on y avait droit... pendant 3 mois. Je n'ai pas osé quitter mon boulot, même si l'idée d'une école payante me faisait horreur. J'en ai été malade: la honte de ne pas être fidèle à mes principes m'a empêchée de dormir, de sourire, d'aimer... Nous avons failli nous quitter, mon mari et moi, mais nous n'avions pas les moyens de divorcer, vu le prix de la justice, devenue privatisée elle aussi... Heureusement, nous avons fini par nous retrouver, mais c'était franchement galère pendant un long moment.

Nous avons réussi à envoyer nos enfants à l'école... mais de manière indirecte. C'est notre aîné qui a été privilégié, et qui a aidé à l'éducation de son frère et de sa sœur. Je ne sais pas si c'était une bonne idée, mais c'était la seule que nous avons eue. De toute manière à présent les trois enfants sont sans emploi, et ils vivent toujours avec nous. L'aîné a 32 ans, le cadet, presque 30 ans et la benjamine, 25 ans. C'est elle qui a décidé de faire un bébé, "leur" bébé à tous les trois. Vivre en appartement coûte affreusement cher (et pas de logement social, en 2034: quand j'en parle, les enfants me regardent comme si je parlais de dinosaures!), se marier aussi (il faut aussi payer le service, à présent, en plus de la salle et du reste - oh, et by the way, la cohabitation autre qu'en famille est illégale, elle aussi...), donc elle a dit que cet enfant serait celui de la fratrie, même si le père biologique n'est évidemment pas l'un de ses frères! Je ne sais pas qui c'est, de toute façon le connaître serait lui faire prendre un risque énorme, à lui aussi. Nous prétendons donc tous que notre fille a été violée - et comme les magistrats suivent la tendance "elle l'a bien cherché", ils nous foutent la paix.

Le moment où j'ai sorti Diego (ah oui, j'oubliais de préciser que, vu le coût des soins de santé, ma folle de fille m'a dit qu'elle me faisait confiance pour non seulement la suivre dans sa grossesse, genre "Maman, t'en a eu trois, tu sais, non?" "Heu..." mais aussi pour l'assister lors de l'accouchement!!!!! P*** de b*** de m*** t'es folle!!!!) a été un des moments les plus forts de mon existence - encore merci C., d'ailleurs, d'être venue malgré l'interdiction formelle (pratique illégale de la médecine, ça s'appelle, puisqu'y a plus de numéros Inami) pour me donner un coup de main... et un stéthoscope pour le cœur du bébé! J'ai cru mourir de stress, mais ma petite fille a l'air faite pour donner la vie: 4h de contractions violentes puis Diego est arrivé comme une lettre à la poste, en parfaite santé, youhou! J'espère qu'elle n'en veut pas d'autres! De toute façon ça coûte trop cher: fini, les visites gratuites à l'ONE, fini les endroits de rencontre, fini la Ligue des Famille... à présent c'est "démerde-toi ou crève", et je suis super soulagée que chez nous, on a (inch allah) jusqu'à présent réussi à se démerder!

Notre rue et notre maison ont toutes les deux bien changé: la route semble avoir été bombardée (les habitants n'ont pas pu payer l'entretien de la voirie, ni l'éclairage, même en se cotisant tous ensemble), les ordures se disputent aux gravats, puis souvent, l'électricité et le chauffage manquent. Heureusement nous avons réussi à reconvertir certaines maisons en "salles communes", notamment celles dotées de feux ouverts, donc nous allons tous ensemble chercher du bois de chauffage et nous passons nos soirées ensemble autour du feu, comme quand mon père à moi était enfant. La télé est évidemment devenue un luxe, et internet, chez nous, c'est très fluctuant - comme la fourniture en électricité, quoi! Heureusement, il y a vraiment une solidarité qui s'est organisée ici. Ce n'est pas le cas partout: parfois nous entendons des rumeurs à propos de gangs, de violence, de pillages de certains quartiers, des bruits qui font froid dans le dos. On ne sait pas toujours quoi penser, et il devient de plus en plus difficile de vérifier, puisqu'aucun de nous ne peut se permettre de s'abonner à une chaîne télé ou un journal. Nous écoutons parfois la radio (pirate, bien sûr: l'officielle est hors de prix aussi), mais sont-ils toujours libres? Parfois cela sonne tellement comme de la propagande pro-gouvernement, c'est aussi difficile à dire. Et comme les gens sont de moins en moins instruits, ils réfléchissent aussi de moins en moins, ils analysent peu... Je vais essayer de trouver l'énergie d'organiser des cours avec mes copines profs restées dans le quartier.

Mon mari, lui, est malade, mais faute d'argent nous n'arrivons pas à le soigner. Il ne souffre pas, son état ne s'aggrave pas (encore) mais il est empêché de chercher du boulot. Il n'aura donc pas droit à la pension, malgré ses années de cotisations et de travail. Moi, si je tiens jusque 72 ans (ils sont bien loin, à présent, les beaux jours de la pension à 67 ans!) j'arriverai peut-être à mille euros par mois. Bref, j'en viens à me dire que ce n'est pas plus mal de se faire crever au travail: au moins on n'aura sans doute pas à angoisser longtemps sur comment survivre une fois que ce sera fini! Merci, le gouvernement, finalement!

Je fais de l'humour noir, mais sans cela je n'aurais sans doute pas la force de tenir face aux innombrables angoisses et interrogations de la vie quotidienne. Parce que pour moi, peu importe, j'ai 63 ans, j'ai vécu (très bien mes 40 premières années, un peu plus précairement depuis), j'ai trois enfants magnifiques, un petit-fils merveilleux... mais eux? On leur laisse la maison, on aimerait bien leur faire une donation de notre vivant mais pour cela il faut écrire au notaire, et les services postaux, même les moins chers, coûtent encore trop pour nous! Entre la nourriture pour 6 personnes, les soins du petit, le peu de confort (chauffage, eau chaude) que nous avons encore, les transports qui sont devenus privés aussi, et donc monstrueusement onéreux pour des gens comme nous, les trois enfants sans emploi et sans espoir proche de trouver quelque chose, pas étonnant qu'ils aient décidé de faire un bébé "ensemble"!

C'est d'ailleurs cette solidarité retrouvée (entre pauvres gens, bien sûr... parce que les autres...) qui me donne espoir dans la future génération. Eux ont réussi, finalement, à survivre à des changements terribles, puisque, de génération pourrie gâtée qui "a tout", une grande majorité s'est retrouvée avec presque rien. Notre aîné doit faire du travail d'intérêt général (la punition à la mode pour ceux qui ne trouvent pas de boulot, entendez: "travailler gratos pour les patrons"...). Il n'aime pas quand je parle d'esclavage, mais lui avait 12 ans à l'époque où le gouvernement avait trouvé cette brillante solution... ils n'avaient pas prévu que, de fil en aiguilles, ces punis du système seraient "embauchés" par des patrons peu scrupuleux (ceux-là même qui ont profité des réductions des charges patronales...), pour leur permettre de "redresser la croissance". Résultat: 20 ans plus tard, ça va mieux pour les patrons et la croissance, les villes sont de plus en plus belles... sauf qu'à l'extérieur des villes il commence à y avoir des "slums", où vivent ceux qui n'ont pas pu profiter de la réforme du système, ceux que ce système a rejeté comme des merdes.

Je sais que je mets ma famille en danger en parlant comme je le fais. Mais j'ai confiance en mes ressources, ceux qui m'ont initiée au piratage informatique et aux sites clandestins. Certaines personnes continuent à croire aux services publics, même pirates: par exemple, nous organisons des après-midis bibliothèques dans l'une des "salles communes", là où tous les amoureux des livres ont rassemblé leurs possessions pour en faire profiter les autres - ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Nous essayons, avec le peu que nous avons, de venir en aide à ceux qui sont encore plus démunis. Il n'y a plus de "Viva for Life" en 2034: il y a bien trop de monde sur les listes. Du coup nous faisons nous mêmes nos soupes populaires avec les légumes cultivés dans notre jardin collectif (et caché, puisque acheter des graines est devenu illégal aussi). On survit, quoi.

On essaie de faire du théâtre; on essaie de réparer des vieux lecteurs de cassettes vidéo ou des dvd, afin de montrer les classiques du cinéma aux jeunes qui ne savent pas ce qu'est un cinéma (trop cher: c'est 48 euros la place!). On essaie d'organiser des groupes de discussions sur les livres. On essaie tant de choses que nous, générations post-baby boom, génération X prenions pour acquises, presqu'autant que nos parents à nous!

On fabrique même notre propre tord-boyaux! Il est immonde, toxique, nocif... mais il ne coûte rien (surprise: les accises sur l'alcool et le tabac ont également été multipliées par 67!!!), et il me permet de dormir le soir, d'arrêter de penser. D'arrêter cette phrase qui tourne dans ma tête comme un disque rayé: "si seulement j'avais pris les mouvements de grève plus au sérieux"; "si seulement j'avais participé aux mouvements de protestation"; "si seulement...".

Si seulement...

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