07/10/2015

Merci Bologne!

La vie d'un prof est souvent jalonnée de tracasseries administratives. Pour commencer à enseigner (envoyer le même dossier par recommandé tous les ans à TOUS LES RESEAUX où l'on souhaite travailler). Pour pouvoir être payé (renvoyer le même dossier - sait-on jamais qu'on ait changé 4 fois de diplôme depuis), avec dans le meilleur des cas un mois de retard. Moralité, si t'as pas de mari/femme qui bosse et qui gagne bien sa vie, t'as pas les moyens d'être prof. Tant qu'on n'est pas nommé, il faut re-poser sa candidature tous les ans (toujours par recommandé). Et quand on est nommé, pour que cette nomination soit active, re-belote, à vous le gros dossier...

Je détestais Kafka quand j'étais jeune. A présent, je l'admire: il faut dire que, sans être des lectures hyper-drôles, ses livres ont l'art de représenter les méandres surréalistes d'une administration (souvent) pesante, (parfois) sourde et aveugle au bon sens, bref, dans tous les cas chiantes, et trop souvent cauchemardesque.

Je le sais, je m'y suis résignée, je n'ai plus aussi souvent envie de faire sauter leurs bureaux (oups, menace terroriste? Non, façon de parler). Cependant, il reste un organe qui me fait encore m'arracher les cheveux, c'est la commission d'équivalence des diplômes.

De quoi s'agit-il? Si vous avez suivi une scolarité ailleurs qu'en Belgique, ce bureau est chargé d'examiner votre dossier, afin de voir si, en gros, l'année dans laquelle on vous a mis est bien celle qui correspond à votre niveau. Pas votre niveau réel, ouh là non, ça serait trop facile!!! Ici on parle uniquement du niveau sur papier... bien souvent en dépit du bon sens le plus élémentaire.

Cette commission travaille donc sur base des documents envoyés (ou pas - certaines situations sont plus compliquées que d'autres) par l'élève. Bulletins des 26 années précédentes. Liste de tous les cours suivis par l'élève et ses ancêtres depuis 3 générations. Autres papiers obscurs. Pour finalement arriver à une conclusion: l'élève Machin (pour)suivra sa scolarité dans l'année X.

Jusqu'il y a quelques années, je ne m'étais jamais posé la question de leur légitimité. Jusqu'au jour où est arrivée dans ma classe l'élève Y., qui avait suivi sa scolarité en Angleterre - càd, à ma connaissance, pas le bout du monde dit "civilisé". Y. avait été placée en 4è (notre 4è belge), ce qui correspondait à son âge. Mais très vite, nous avons constaté son excellence: elle brillait dans chaque cours, elle rendait des travaux à tomber à genoux, bref, elle aurait pu suivre haut la main les cours de 5è. Personne ne doutait que son dossier fût accepté... c'est alors que la nouvelle est tombée: Y. devait "redescendre" en 3è, ou alors redoubler sa 4è. Nous étions ébahis. Nous avons voulu envoyer un témoignage, nous les profs... mais, bizarrement, les enseignants n'ont rien à dire. C'est clair que des petites cases, ça donne une idée bien plus claire sur le niveau d'un élève que les enseignants qui le/la côtoient jour après jour!

Il restait cependant un recours à Y.: passer par le jury central, afin de passer les examens de 4è, et donc de continuer à suivre son groupe. Sauf que... le programme du jury central n'est pas le même que celui des cours dits "réguliers". Vous avez bien lu: ils donnent un diplôme équivalent, mais les cours et le programme n'ont rien à voir, c'est mille fois plus difficile!!! Malgré son intelligence et son travail (en plus des cours du jour), Y. a échoué en maths. Elle a donc changé d'école, et refait sa 4è...

Autre cas, qui a suivi peu après: l'élève B. nous arrive du Cameroun. Elle a fait l'immersion, on me la "refile" donc, car on me dit qu'elle ne comprend pas le français. Je la teste un peu: élève charmante, souriante... mais qui ne semble pas comprendre mon anglais non plus. J'essaie de lui parler, d'abord en anglais, puis en français: grand moment de solitude! A mes questions, elle répond par d'autres questions qui n'ont rien à voir. Quand je la presse de me répondre d'abord, elle me répond avec un charmant sourire: "oui Madame!"... B. était en 5è - toujours d'après son âge. La commission d'équivalence nous dit de la mettre plutôt en 3è - où, apparemment, elle ne comprend pas plus. B. y passe donc les 3/4 de son année scolaire... jusqu'au jour où la commission nous recontacte: changement, le dossier est à présent complet, il faut donc remettre B. en 5è! En plein mois de mai!

Inutile de dire que B. n'a pas fait long feu dans notre établissement, et qu'elle s'est bien sûr fait ramasser en fin d'année... merci pour l'année gâchée stupidement!

Donc moi j'ai envie de dire: c'est bien beau, les petites croix à mettre dans les cases, mais quand il s'agit de l'avenir d'un jeune, ça me donne envie de mordre. Je ne demande pas que l'avis des profs soit le seul critère, mais qu'on nous le demande quand même pour voir, bon sang! C'est facile d'écrire "super méga bon niveau" sur un papier, mais parfois la réalité est trèèèèès différente!

Il faut prendre en compte le jeune dans sa spécificité... mais également le type d'enseignement du pays où il vient! Ainsi, j'ai remarqué que les élèves venus directement d'Afrique (pratiquement de tous les pays, à part peut-être un ou deux) ont tous les mêmes difficultés: chez eux, on leur apprend l'étude par cœur, donc chez nous ils excellent souvent en mémorisation, par contre l'esprit critique, la synthétisation, rephraser des sources avec leurs mots, c'est plus compliqué. Or, la compétence "synthétisation" fait partie des compétences terminales, notamment en histoire (vous savez, l'épreuve externe balancée sur les réseaux sociaux l'année scolaire passée?). Que doit-on faire, alors, si on nous donne deux ans pour arriver au même résultat qu'en 6 ans avec "les nôtres"? Avec juste le droit de fermer notre gu...?

ça me révolte que les lourdeurs administratives empiètent sur mon travail. Parce que je ne peux pas faire de miracle, moi: je m'arrache toujours les cheveux avec certains élèves, certes super méritants mais qui sont arrivés ici trop tard, et placé dans une année, souvent en dépit du bon sens. De plus, ces élèves, souvent, étaient considérés comme brillants chez eux... et voilà comment on les accueille:

Année 1: "Tu as 14 ans? pas grave, vas en 5è"

"Désolée, tu rates ta 5è, tu n'as pas le niveau".

Année 2: "Recommence ta 5è"

"Désolée, tu n'as toujours pas le niveau puisque tu aurais dû être placé en 2è ou 3è, et que donc tu as loupé 2 ou 3 ans de formations parce que ton dossier portait les bonnes croix... tu rates ta 2è cinquième!"

Année 3: "Tu peux... où es-tu? Ah, tu dois quitter l'école et apprendre un métier? Ben... désolée, et ravie de t'avoir connu!!!".

Certains s'en foutent. Ou font semblant de s'en foutre. Pour d'autres, c'est la claque (non méritée), le choc, le chagrin... et parfois toute la famille sur le dos. Et nous, on doit s'en laver les mains... et ça me révolte.

Alors, oublions un peu ce "pacte d'excellence" pour l'enseignement - ça veut dire quoi, d'abord? Et tentons de rendre notre enseignement un peu plus égalitaire. Parce que pour l'instant, si on veut un peu oublier la langue de bois, voilà ce que ça donne, l'enseignement en Wallonie:

T'es blanc, t'es riche, t'as des parents universitaires? Bienvenu, notre enseignement est fait pour toi, tu iras toi aussi jusqu'à l'unif (puisque chez nous y a des échelons et l'unif c'est le plus haut).

T'es blanc mais t'es pauvre avec des parents ouvriers? Pas de chance, tu survivras sans doute en primaire mais après, ne te fais pas d'illusion, tu iras forcément en technique (échelon plus bas).

T'es étranger, un peu ou beaucoup bronzé, tes parents ne sont pas ambassadeurs, ils ne sont même pas francophones (et ils comptent sur l'enseignement pour progresser socialement?)... désolééééééé... notre enseignement n'est décidément pas fait pour toi. Va ailleurs, ou prépare-toi à souffrir dès la maternelle, tu n'auras pas le CEB, tu seras la terreur de la cour de récré en 1-2 secondaire, puis t'iras en professionnel... pas parce que t'as un projet, de manière noble, noooooon, tu te crois en Allemagne? T'iras là parce qu'on ne veut plus de toi dans le général, et tu iras où finissent tous les autres rebuts (même si c'est là qu'y a du boulot, chercher l'erreur...)

Je ne pensais pas écrire une si longue tartine. Mais j'avais besoin de le dire...

Y a des solutions. Des chercheurs qui proposent depuis des décennies un autre système. Je continue d'y croire! En attendant... j'essaie parfois de réparer le Titanic avec des sparadraps... je fais ce que je peux, avec ce que j'ai... J'attends.

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