19/11/2015

Leur en parler, mais comment?

Semaine morose. L'humanité a la gueule de bois.

Entre les échéances qui s'accumulent en cette fin de période, les tas de corrections et les journées de 12 heures, entre les différentes obligations professionnelles et personnelles, il y a le devoir de parole.

La ministre est bien claire: c'est aux enseignants de parler à leurs élèves, c'est à eux d'expliquer, de rassurer, de temporiser... ben oui, forcément, on sait comment, non? On a lu des bouquins, on a écouté des trucs intelligents, donc, forcément, on trouvera bien les mots justes...

Ou pas...

Moi j'avoue que depuis le début de la semaine, j'ai la bouche cadenassée. L'enseignante se tait, parce que l'humain, la maman prend toute la place dès que je pense à ces attentats.

J'ai tenté deux fois de prendre la parole devant mes élèves - deux fois, j'ai pu articuler deux phrases, puis les larmes me sont montées aux yeux et je me suis étranglée. Je n'arrive pas encore à gérer mes émotions. Je suis démunie.

J'admire les collègues qui arrivent à séparer leurs émotions et leurs réflexions. Moi pour l'instant je n'y arrive pas. Je ne suis pas quelqu'un de rapide, déjà au départ, intellectuellement. Je veux dire par là que je dois "percoler" les informations, surtout celles qui me touchent, avant de pouvoir sortir quelque chose d'intelligent et de réfléchi. Je ne suis pas comme un site internet d'informations, "updatée" toutes les 3 minutes. J'ai besoin de temps.

Or les enfants demandent des explications immédiates, des réactions... Je n'ai pas pu le faire. Oui, je leur ai donné l'occasion d'en parler. Mais j'ai besoin de temps de réflexion moi-même avant de pouvoir partager avec eux.

Parce que moi aussi, j'ai peur. Sans doute pas pour les mêmes raisons qu'eux: objectivement je ne me dis pas à chaque moment que je peux recevoir une balle dans le corps. Je n'ai pas non plus (pas encore?) peur pour leur sécurité physique. Par contre j'ai peur pour l'avenir du monde. Ce monde qui va si mal, et qu'on semble ne pas pouvoir aider. Je me sens inutile, impuissante, frustrée. Je ne regrette évidemment pas l'existence de mes enfants, mais je me prends à penser "je vous comprends" quand mes grands élèves me disent que eux n'en veulent pas. Qu'ils pensent de plus en plus que mettre des enfants au monde est une folie. Même si, d'un autre côté, c'est faire un pari pour l'avenir, un pari pour l'espoir. Je suis partagée - et ce n'est pas confortable.

J'ai également peur des réactions du monde politique. Des mesures - forcément sécuritaires et paranoïsantes (je fais des néologismes) qui sont en train d'être prises. J'ai peur de cet état d'urgence qui risque d'excuser tout manquement aux droits fondamentaux individuels, puisque "la sécurité avant tout". Je suis bien d'accord qu'il faut sans doute renforcer la surveillance pour l'instant... mais doit-on absolument prendre des mesures définitives maintenant, alors qu'on est en plein dans l'émotionnel?

Moi je me connais: je sais que c'est l'un ou l'autre, l'émotion ou la raison, mais rarement les deux en même temps. Mais suis-je vraiment la seule au monde? D'un autre côté, disposons-nous de ce temps de réflexion? Ce qui est valable pour moi, petit individu isolé, peut-il, doit-il être valable pour les dirigeants d'un pays?

Je n'ai pas de réponse... juste des questions.

J'ai donc pu, cette semaine, jouer (très mal, vu mon début de semaine de fou, 36h de boulot au compteur hier soir) mon rôle de maman, et tenter de rassurer un de mes enfants qui se sentait menacé. Je vais rester attentive et à l'écoute envers eux. Par contre, mon boulot d'enseignante "qui sait trouver les mots justes"... pas encore, Mme la Ministre. Mais y en a-t-il, des mots justes?

Je vais sans doute tenter de trouver de l'aide dans ce qui est publié par des gens dont c'est vraiment le métier. Des philosophes. Des "penseurs". Moi je ne suis que prof d'anglais... Mais il va me falloir du temps. Pour l'instant, je suis toujours "prisonnière" de mes tripes. Je suis toujours dans l'émotion.

 

Dix minutes après, je partage ceci avec vous:

http://cafe-sofia.com/des-textes-qui-ont-eclaires-nos-journees-et-cetait-pas-gagne/

Pas des philosophes professionnels, juste des gens comme vous et moi, mais qui m'ont fait du bien. Merci à eux. Vous m'avez rappelé que "un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse". J'en avais besoin. Merci.

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